Le Rivage des Syrtes

chaanie-sp2Le Rivage des Syrtes et moi nous sommes aimés tout de suite. Violemment : quand on a lu Gracq, on hésite pour toujours à prendre un crayon, son écriture ne pardonne pas aux médiocres. Comme j’ai pu rêver ce front de mer, comme j’ai pu respirer la poussière et le temps qui ne passe pas, comme j’ai pu boire ses phrases si longues, si lourdes de promesses, d’images, d’impressions. Comme j’aime Gracq.Comme j’aurais aimé et haï Aldo.

Quel est ce rivage ?

Aldo, héritier ingrat d’une vieille noblesse essoufflée. Aldo, désœuvré qui erre dans une ville qui n’est déjà plus que le théâtre fantôme des splendeurs passées. Une ville qui n’existe pas, qui porte un nom étrange, Orsenna, (à qui Eric volera son nom d’auteur) mais une ville qui vit. Comment occuper son temps destiné par la naissance à la oisiveté et aux plaisirs faciles ? Aldo le sait : il souffre d’amour et demande une affectation lointaine au gouvernement d’Orsenna dans un endroit où plus personne -ou presque- ne va. Il part défendre un pays qui ne sait plus pourquoi il est en guerre, ni qui est l’ennemi puisque l’ennemi, on ne le voit pas, on ne le voit plus depuis si longtemps que seul son souvenir ténu demeure. Aldo y rencontre un homme. Aldo y rencontre une femme. Des livres, des cartes, une cité aux eaux insalubres qui exhale un air irrespirable de vices et de torpeurs, petite sœur d’une Venise d’ailleurs. Et puis il y a le temps. Le temps qui ne s’écoule pas et qui colle au cœur des hommes solitaires. « Une marche à l’abîme de deux ennemis imaginaires et héréditaires. Les pays comme les civilisations sont mortels. » écrit Corti au sujet de ce roman. Une marche sublime, oui.

« Ce que j’ai cherché à faire, entre autres choses, dans Le Rivage des Syrtes dira Gracq, plutôt qu’à raconter une histoire intemporelle, c’est à libérer par distillation un élément volatil « l’esprit-de-l’Histoire », au sens où on parle d’esprit-devin, et à le raffiner suffisamment pour qu’il pût s’enflammer au contact de l’imagination. Il y a dans l’Histoire un sortilège embusqué, un élément qui, quoique mêlé à une masse considérable d’excipient inerte, a la vertu de griser. Il n’est pas question, bien sûr, de l’isoler de son support. Mais les tableaux et les récits du passé en recèlent une teneur extrêmement inégale, et, tout comme on concentre certains minerais, il n’est pas interdit à la fiction de parvenir à l’augmenter. Quand l’Histoire bande ses ressorts, comme elle fit, pratiquement sans un moment de répit, de 1929 à 1939, elle dispose sur l’ouïe intérieure de la même agressivité monitrice qu’a sur l’oreille, au bord de la mer, la marée montante dont je distingue si bien la nuit à Sion, du fond de mon lit, et en l’absence de toute notion d’heure, la rumeur spécifique d’alarme, pareille au léger bourdonnement de la fièvre qui s’installe. L’anglais dit qu’elle est alors on the move. C’est cette remise en route de l’Histoire, aussi imperceptible, aussi saisissante dans ses commencements que le premier tressaillement d’une coque qui glisse à la mer, qui m’occupait l’esprit quand j’ai projeté le livre. J’aurais voulu qu’il ait la majesté paresseuse du premier grondement lointain de l’orage, qui n’a aucun besoin de hausser le ton pour s’imposer, préparé qu’ il est par une longue torpeur imperçue. »

Note : Anthony, il y a un peu du sang d’Aldo en toi.

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