De l’incompétence et de la bêtise (1)

chaanie-sp2J’ai reçu un courrier de l’association SOS ÉDUCATION. Qui sont les membres de SOS éducation ? Apparemment des parents d’élèves. Que font-ils ? Ils se mêlent de savoir comment on enseigne à leurs enfants. Jusque là, on ne peut que les féliciter : en ces temps de prétendue démission parentale, cet intérêt porté à l’éducation de leurs enfants mérite d’être applaudi et encouragé. Mais, car il y a toujours un « mais », le problème est qu’ils s’en mêlent stupidement et que moi, ça a le don de m’énerver au plus haut point.

Ce courrier réclame le retrait du marché des « cinq pires livres de classe » édités aujourd’hui en France au motif que ces ouvrages « contribuent à fausser l’esprit de nos enfants ». Et la secrétaire générale de l’association de citer, à l’appui de cette théorie fumeuse, des morceaux choisis d’exercices qui, tirés de leur contexte, semblent évidemment les fruits de cerveaux pervers et tortueux. Je ne m’appesantirai pas sur les remarques ayant trait à ces exercices d’apprentissage de la lecture : je n’ai aucune compétence pour les juger. En revanche, il ne faut pas me chercher quand il s’agit de littérature. Voici donc, ma lettre ouverte à Madame la secrétaire générale de SOS ÉDUCATION :

Extrait de la lettre rédigée par cette personne et largement diffusée :

« En classe de sixième, le manuel de français TEXTES & COMPAGNIE, chez Nathan, ne cite ni Montaigne, ni
Racine, ni Flaubert, ni la plupart de nos grands auteurs. Au lieu de faire lire à nos enfants des textes classiques, on leur parle de skateboard, de patins à roulette, de Boule et Bill et de Harry Potter… »

MAIS EST-IL PERMIS DE DIRE DES CHOSES AUSSI STUPIDES ?

Avant de critiquer les manuels scolaires, Madame la secrétaire générale, peut-être devriez vous envisager de vous renseigner sur le pourquoi du comment de leur choix de textes. Vous ignorez apparemment que ce choix est en conformité avec les programmes officiels du Ministère de l’Éducation. Ceci m’amène à penser que vous vous permettez d’adresser des courriers virulents à un public qui ne vous a rien demandé, alors que vous ne savez même pas de quoi vous parlez et cela, Madame, C’est honteux et grotesque. Êtes-vous seulement allée sur le site internet du ministère de l’Éducation Nationale jeter un coup d’œil attentif aux programmes ? Ignorez-vous que les enseignants sont soumis à l’obligation d’étudier un programme précis qui vise des objectifs pédagogiques identifiés et des acquisitions de connaissances clairement spécifiées ?

Vous éructez parce que dans un manuel de sixième, on ne parle pas de Montaigne, de Racine, de Balzac, de Flaubert ni de la plupart de nos grands auteurs ? » Mais enfin Madame, étiez-vous en mesure de lire Flaubert, Montaigne, Balzac, Racine quand vous étiez en sixième ? Et de vous à moi, Madame, souvenez-vous de vos lectures, vous qui vous pâmez parce que dans un texte soumis à des secondes l’on trouve les mots « seins » et « pine ». Madame Bovary, cette grosse gourmande, a tout de même quelques envies luxurieuses capables de pervertir le cerveau de nos jeunes enfants frais émoulus de l’école primaire ! Et l’Éducation sentimentale… un adolescent qui courtise une femme mariée… Le souffle me manque. Balzac ? Racine, Ah, racine, ne trouvez-vous pas quelque peu ennuyeux cette manie qu’a Phèdre de vouloir coucher avec son gendre ? Madame, vous me surprenez. Si je suis votre logique, faire lire ces textes à les élèves de sixième aboutirait à coup sûr à une perversion de leurs esprits juvéniles et non encore bien formés à la différence des coquines sus-citées.

A moins que vous sollicitiez que nos « grands auteurs » soient simplement cités dans les manuels de sixième ? Oui, il est vrai que cela permettrait aux enfants de perdre moins souvent au Trivial Pursuit. Mais je n’y vois d’autre intérêt, sinon celui peut-être, d’épater dans les dîners en ville parce que votre enfant de dix ans peut dire que Madame Bovary a été écrit par Flaubert. Voyez-vous Madame, les professeurs de français et de lettres, n’ont pas pour but principal de farcir les jeunes esprits qui leur sont confiés de connaissances vaines et oiseuses. Il y a, vous semblez l’ignorer , une démarche intellectuelle réfléchie derrière le choix d’omission d’une œuvre. Il y a une volonté affirmée d’enseigner aux enfants en ayant soin de ne pas seulement faire travailler leur mémoire. Lorsque l’on étudie Montaigne, madame, on le fait pour d’autres raisons, ne vous en déplaise, que sa place dans notre histoire littéraire.

Alors oui, Madame, on n’étudie ni Flaubert, ni Balzac, ni Montaigne, ni Racine en sixième. Pourquoi ne vous offusquez-vous pas que Nietzsche soit encore absent cette année des programme de philosophie de sixième ? Quel programme de philosophie me répondrez-vous ? Vous avez raison Madame, on ne fait pas de philosophie en sixième ? Pour quelle raison ? Parce que les esprits d’enfants de dix ans sont bien incapables de formuler une démarche intellectuelle de nature philosophique. C’est pourquoi on laisse de côté nos « grands philosophes classiques » jusqu’à la classe de terminale. Je suis surprise, Madame, que vous ne preniez ombrage de ce manquement à l’éducation de nos enfants. Pourquoi ne vous en offusquez-vous pas ? Sans doute parce que la philosophie pensez-vous, est affaire de spécialistes. Sans doute parce que les enseignants de philosophie, ont des compétences qui vous font défaut. En cela, vous avez raison.

Je vais vous faire une révélation Madame : la littérature et son enseignement sont aussi affaires de spécialistes et les enseignants de français et de littérature ont des compétences qui manifestement vous sont étrangères. Ce n’est pas parce que vous parlez français correctement et que vous savez lire que vous feriez une enseignante littéraire acceptable madame. Savez-vous que les enseignants de ces disciplines sont diplômés ? Savez-vous qu’ils sont au minimum titulaires d’un BAC+ 3, souvent d’un BAC + 4 voire qu’ils détiennent l’agrégation ? Savez-vous qu’ils passent un concours sélectif d’aptitude à l’enseignement ? Je me le demande, sincèrement.

Alors non, Madame, on ne parle pas de Balzac, de Flaubert, de Racine, de Montaigne aux élèves de sixième. Simplement parce qu’ils n’ont ni les connaissances, ni la maturité requise pour appréhender de tels textes de façon pertinente, parce que les enseignements théoriques littéraires qu’on souhaite leur inculquer sont à des milliers de kilomètres de ceux qu’ils apprendront lorsqu’ils liront Racine ou Flaubert. Parce qu’avant de leur faire résoudre des équations on leur apprend à compter. Simplement.

Pour en terminer avec notre premier point de désaccord, j’ouvrirais volontiers avec vous un débat sur la fameuse question « Qu’est-ce qu’un classique », mais je pense qu’il serait vite clos : il me semble que vous ne sauriez répondre à cette question. Peut-être parce que vous n’avez jamais passé six heures sur une table à théoriser cette question. Moi, si. Ce ne serait donc pas loyal.

Passons Madame à note second point de désaccord :

Je vous cite:

« Ce matin encore, un membre de SOS Éducation m’envoie un texte étudié par son fils en seconde au collège de Vernon dans l’Eure, tiré d’un manuel de littérature. En voici un extrait (je suis désolée de vous faire lire ça, mais c’est ce qu’on donne à nos enfants à lire à l’école !) »

Avant de recopier le texte que vous incriminez, permettez-moi de faire quelque remarques d’ensemble : lorsque l’on est en seconde, on n’est pas au collège, mais au lycée. Je m’étonne, Madame, que vous l’ignoriez, vous qui prétendez apprendre leur métier aux enseignants de littérature. Ensuite, vous ne citez pas le manuel de littérature dont le texte est extrait. Vous citez donc une source incomplète qui ne repose que sur l’hypothétique bonne foi d’un membre de votre association. Avez-vous seulement pris la peine de vérifier la véracité de cette information ? Savez-vous que savoir citer l’auteur d’un texte que l’on se permet de critiquer est un enseignement que nous supposons acquis chez les élèves de cinquième ?

Passons au texte :

« Trois filles, les seins à l’air, adossées au muret juste devant le petit pont de bois, prenaient l’air frais en papotant (…) Merde, a dit Farid, les connes, elles sont pas mal (…) Un de jeunes s’est jeté sur la fille et lui a mordu la poitrine, tchac, un grand coup de dents sur le bout des seins, elle a hurlé en mettant une baffe à son agresseur. Les autres jeunes jeunes criaient et rigolaient, vas-y Mouloud, sors-lui ta pine, ouarf, ouarf. Il y a eu une bousculade et les filles ont réussi à se dégager et à regagner l’extérieur, non sans s’être pris quelques mains au cul. »

Vous ajoutez : « Avez-vous envie qu’on fasse lire ça à vos enfants ? »

Madame, vous me désespérez tant que je ne sais par où commencer…Vous ne citez pas l’auteur de ce texte (je ne suis pas parvenue à l’identifier). C’est ennuyeux, mais cela passe encore. Ce qui est plus ennuyeux, Madame, c’est que vous ne citiez pas le nom de la séquence (savez-vous seulement de quoi je parle ?) dans laquelle prend place ce texte et son étude. Ce qui est plus grave encore, c’est que vous ne citez pas le travail à effectuer sur ce texte. Cela revient à dire que ce qui vous dérange c’est l’apparente vulgarité et pornographie qui en émane. Il n’est donc pas question ici d’examiner la pertinence de l’enseignement littéraire, mais de contester le choix d’un texte au prétexte pathétique que son contenu vous choque. Mais de quoi diable voulez-vous nous parler Madame ? Je reconnais que ce texte suppose une certaine maturité de l’auditoire : en seconde, nous n’avons plus vraiment en face de nous des enfants, est-il besoin de vous le rappeler ? Et que dire de la découpe qui a été faite de ce texte ? Ne lui porte-t-elle pas préjudice ? Mais au-delà du fond du texte, vous a-t-il traversé
l’esprit qu’ il pouvait être un exemple parfait de la liberté de ton en littérature ? Un sujet pertinent pour l’étude du glissement des différents styles de discours, pour l’étude des registres de langues ? Non, car tel n’est pas votre propos. Il y a dans ce texte les mots « seins » et « pine ». Cela semble vous suffire.

Me permettrez-vous, Madame, de partager avec vous quelques passages de quelques œuvres de nos « grands auteurs » ?

« Un soir, il voulut venir coucher avec moi ; je m’y opposai disant que mon lit était trop petit. Il me pressa d’aller dans le sien ; je le refusais encore (…) Le lendemain, d’assez bon matin, nous étions tous deux dans la salle d’assemblée : il recommença ses caresses, mais avec des mouvements si violents qu’il en était effrayant. (…) Je vis partir vers la cheminée et tomber à terre je ne sais quoi de gluant et de blanchâtre qui me fit soulever le cœur »

Livre deuxième, Les Confessions, J-J Rousseau (voyez-vous, moi aussi j’ai procédé à quelques coupes propres à rendre le texte plus dérangeant qu’il ne l’est réellement.)

Pendant qu’ils tenaient ces menus propos de beuverie, Gargamelle commença à se sentir mal du bas (…)- « Aussi courageuse qu’une brebis! disait-il (Grandgousier); débarrassez-vous de celui-ci et fabriquons-en bien vite un autre. – Ah! dit-elle, vous en parlez à votre aise, vous autres les hommes! De par Dieu, je ferai un bon effort, puisque tel est votre désir, mais plût à Dieu que vous l’eussiez coupé! – Quoi? dit Grandgousier. – Ah! dit-elle, vous en avez de bonnes! Vous me comprenez bien. – Mon membre? dit-il. Parlesan de las cabras! Si bon vous semble, faites apporter un couteau! – Ah! dit-elle, à Dieu ne plaise! Que Dieu me le pardonne. Je ne parle pas sérieusement, et ce que je dis, que cela ne vous en fasse pas faire plus, ni moins. Mais j’aurai beaucoup à faire aujourd’hui, si Dieu ne m’aide (et tout cela à cause de votre membre), pour vous faire plaisir. (…) Aussitôt, des sages-femmes surgirent en foule de tous côtés; en la tâtant par en dessous elles trouvèrent quelques membranes de goût assez désagréable et elles pensaient que c’était l’enfant. Mais c’était le fondement qui lui échappait, à cause d’un relâchement du gros intestin (celui que vous appelez le boyau du cul) dû à ce qu’elle avait trop mangé de tripes, comme nous l’avons expliqué plus haut. Alors, une repoussante vieille de la troupe, qui avait la réputation d’être grande guérisseuse, et qui était venue de Brisepaille, près Saint-Genou, voilà plus de soixante ans, lui administra un astringent si formidable que tous ses sphincters en furent contractés et resserrés à tel point que c’est à grand-peine que vous les auriez élargis avec les dents, ce qui est chose bien horrible à imaginer; c’est de la même façon que le diable, à la messe de saint Martin, enregistrant le papotage de deux joyeuses commères, étira son parchemin à belles dents. Par suite de cet accident, les cotylédons de la matrice se relâchèrent au-dessus, et l’enfant les traversa d’un saut; il entra dans la veine creuse et, grimpant à travers le diaphragme jusqu’au-dessus des épaules, à l’endroit où la veine en question se partage en deux, il prit son chemin à gauche et sortit par l’oreille de ce même côté.  » –

Gargantua, Rabelais

  • La poésie…

Obscur et froncé comme un œillet violet
Il respire, humblement tapi parmi la mousse
Humide encor d’amour qui suit la fuite douce
Des Fesses blanches jusqu’au cœur de son ourlet.

Des filaments pareils à des larmes de lait
Ont pleuré, sous le vent cruel qui les repousse,
À travers de petits caillots de marne rousse
Pour s’aller perdre où la pente les appelait.

Mon Rêve s’aboucha souvent à sa ventouse ;
Mon âme, du coït matériel jalouse,
En fit son larmier fauve et son nid de sanglots.

C’est l’olive pâmée, et la flûte câline,
C’est le tube où descend la céleste praline :
Chanaan féminin dans les moiteurs enclos !

Le sonnet du Trou du Cul, Arthur Rimbaud et Paul Verlaine

Je vous fais grâce, Madame, d’un ou deux extrait de La Religieuse de Diderot, l’un de nos grands auteurs et
philosophes, qui mettent en scène deux religieuses se donnant du bon plaisir cuisses ouvertes et souffle court.
J’aurais pu citer des centaines d’autres passages d’œuvres de « nos grands auteurs classiques » propres à vous faire bondir, des passages qui, rendraient le petit texte -honteusement tronqué- que vous incriminez, aussi innocent qu’un roman de Marc Lévy. Seulement, ce serait une entreprise quelque peu fastidieuse, vaine et dangereuse : une œuvre ne s’entend que dans son intégralité. Ce sont des gens qui raisonnent comme vous, Madame, qui firent condamner Les Fleurs du Mal de « notre grand » Baudelaire et ce sont des lectures similaires à la vôtre qui furent, Madame, à la source du honteux procès qui fut intenté à Madame Bovary.

Tout cela pour dire, Madame, que vous parlez de ce que vous ne connaissez pas et que vos interventions sont ridicules. Peut-être êtes-vous de ces personnes qui s’offusquent que l’on puisse être enseignant de français et littérature en ayant obtenu 8 en dissertation au CAPES simplement parce que vous ignorez tout du processus de notation d’un copie de concours ? Apprenez Madame, que l’enseignement de la littérature comme de la philosophie supposent des connaissances qui vous font défaut. Sachez que votre pudibonderie décrédibilise -s’il en était besoin- votre propos et que vous ne rendez service à personne, et surtout pas à vos enfants, en tenant de tels raisonnements. Permettez-moi de vous donner un conseil : (re)lisez Flaubert, (re)lisez Balzac, (re)lisez Racine et tous « vos » grands auteurs classiques ( savez-vous que la littérature a continué d’exister après Flaubert ?) et surtout, surtout, lisez « Harry Potter » que vous fustigez tant, cela vous donnera peut-être à réfléchir.

Cordialement

LA RÉPONSE DE SOS ÉDUCATION ;

Je vous la livre telle quelle :

« Si ce que vous écrivez reflète vraiment ce que vous pensez, et si vous avez le courage de vos opinions, distribuez ce texte aux parents de vos élèves. Vous ferez beaucoup pour introduire plus de transparence dans le système scolaire. Car, malgré le travail des membres de SOS Éducation, trop peu de parents se doutent de la misère morale de certains professeurs à qui ils confient leurs enfants. »

(Je ne cite pas l’identité du Monsieur qui m’a fait parvenir cette charmante missive)

Je suis consternée mais j’ai le courage de mes opinions.

De l’incompétence et de la bêtise (1) – Blogo ergo sum (cliquez)

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