Je vois le beau sapin par la fenêtre du voisin

chaanie-sp2Et ça ne me fait rien, parce que moi aussi, bientôt j’aurai un sapin. Le sapin, c’est un peu comme la voiture, l’avez-vous remarqué ? Une façon d’exprimer non plus son statut financier, mais son degré de bonheur familial. Parce qu’avoir de l’argent, c’est bien, mais avoir une famille heureuse, unie, qui vous aime, qui se retrouve autour d’un gigantesque arbre de Noël, c’est encore mieux à balancer dans la face des gens.

N’avez-vous jamais observé sur le visage de vos proches célibataires ce voile de tristesse, de recueillement, qui s’impose l’espace d’une minute, lors de la découverte du sapin ? Il y a tellement de promesses dans ce sapin…
Observez vos amis le soir du Nouvel an, quand chacun dans son coin à l’approche de minuit, rumine ses échecs et le foutu temps qui fuit, observez vos amis qui, le verre à la main, s’isolent près du sapin. Le sapin attire toutes les prières, englobe les regrets, et abrite bien des songes.

Alors quand je vois un sapin par la fenêtre du voisin, quand je vois qu’il est posé sur un support pour devenir gigantesque, toucher le plafond et surtout, être encadré par la fenêtre qui donne sur la rue, ça ne me fait rien, parce que moi aussi, j’aurai bientôt un sapin, mais je ne peux m’empêcher de constater que même dans ces moments de prétendue fraternité, même au creux-même du bonheur, il y a chez l’homme de la cruauté : « regardez bien par ma fenêtre, nous sommes heureux » dit le sapin.

Et en rentrant, les cheveux au vent, je claque la porte et je repense à ce poème de Prévert qui m’a tant émue quand j’étais enfant. Je vous en donne un extrait et seulement un extrait :

La Grasse Matinée

Il est terrible
le petit bruit de l’œuf dur cassé sur un comptoir d’étain
il est terrible ce bruit
quand il remue dans la mémoire de l’homme qui a faim
elle est terrible aussi la tête de l’homme
la tête de l’homme qui a faim
quand il se regarde à six heures du matin
dans la glace du grand magasin
une tête couleur de poussière
ce n’est pas sa tête pourtant qu’il regarde
dans la vitrine de chez Potin
il s’en fout de sa tête l’homme
il n’y pense pas
il songe
il imagine une autre tête
une tête de veau par exemple
avec une sauce de vinaigre
ou une tête de n’importe quoi qui se mange
et il remue doucement la mâchoire
doucement
et il grince des dents doucement
car le monde se paye sa tête
et il ne peut rien contre ce monde
et il compte sur ses doigts un deux trois
un deux trois
cela fait trois jours qu’il n’a pas mangé
et il a beau se répéter depuis trois jours
Ça ne peut pas durer
ça dure
trois jours
trois nuits
sans manger
et derrière ces vitres
ces pâtés ces bouteilles ces conserves
poissons morts protégés par les boîtes
boîtes protégées par les vitres

(…)

Jacques Prévert, Paroles

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