Bourde Gallimardesque restée dans l’histoire

Où comment un chef d’oeuvre de la littérature fut sauvé in extremis de l’exécution sommaire à laquelle on l’avait condamné.


Quand Proust tenta de soumettre A la recherche du temps perdu à Fasquelle ( maison d’édition qui fusionnera avec Grasset ) et Gallimard, les deux refusèrent le manuscrit. Pour quelles raisons ? A cause de deux rapports de lecture qui ne laissèrent aucune chance au manuscrit, et dont je me propose de vous offrir quelques extraits :

LE REFUS DE FASQUELLE :
Fasquelle demanda un rapport de lecture au poète Jacques Madeleine pseudonyme de Jacques Normand ( qui rétrospectivement prend toute sa saveur, non ? ) . Ce dernier, qui avait quelque raison d’en vouloir à Proust qui l’avait égratigné dans Les plaisirs et les jours, procède à une exécution en bonne et due forme. Voici quelques extraits du rapport de lecture qu’il soumis à son commanditaire :

« Au bout de 712 pages de ce manuscrit (…), après d’infinies désolations d’être noyé dans d’insondables développements et de crispantes impatiences de ne pouvoir jamais rester à la surface, on n’a aucune, aucune notion de ce dont il s’agit (…) ; Mais pourquoi tout cela ? Mais quel rapport ? Quoi ? Quoi enfin ? Il y vraiment là un cas pathologique , nettement caractérisé. »

A propos de cette phrase extraite Du côté de chez Swann, :

« …Au régiment…j’avais un camarade que justement monsieur me rappelait un peu. A propos de n’importe quoi, je ne sais que vous dire, sur ce verre, par exemple, il pouvait dégoiser pendant des heures, non, pas à propos de ce verre, ce que je dis est stupide, mais à propos de la bataille de Waterloo, de tout ce que vous voudrez et il vous envoyait chemin faisant des choses auxquelles vous n’auriez jamais pensé. »

Jacques Madeleine écrit : « Cette phrase se trouve être un échantillon de toutes les autres phrases. Elle a tout
l’embrouillement, tout l’enchevêtrement que l’on remarque déjà rien que dans la lettre jointe au manuscrit et qui fait que la lecture n’est pas soutenable au-delà de cinq ou six pages. »

Lui reconnaissant tout de même en fin de rapport un petit quelque chose :

« Il est certain que -à condition d’en soutenir la lecture pendant plus d’un moment- Il est certain que, dans le détail, il y a beaucoup de choses curieuses, et même remarquables »

Petite gentillesse sincère ? C’est compter sans la fin de la phrase, merveille de rhétorique assassine :
« et que l’on ne pèche par ici que par insignifiance et manque de valeur. »

Et concluant :
« Mais dans l’ensemble, et même dans chaque ensemble, il est impossible de ne pas constater ici un cas intellectuel extraordinaire. »

On comprend n’est-ce pas, pourquoi Fasquelle refusa d’éditer ce monstrueux roman.

LE REFUS DE GALLIMARD :

Gallimard refusa le manuscrit à cause de l’avis d’André Gide qui le refusa aux éditions de la Nouvelle Revue française en 1912, et qui le regretta aussitôt après la publication chez Grasset ( qui accepta de publier à compte d’auteur sans avoir lu le manuscrit).

Voici la lettre qu’il écrit à Marcel Proust en janvier 1914 :

« Mon cher Proust, Depuis quelques jours, je ne quitte plus votre livre ; je m’en sursature avec délices, je m’y vautre.Hélas ! pourquoi faut-il qu’il me soit si douloureux de tant l’aimer ? … Le refus de ce livre restera la plus grave erreur de la NRF – et (car j’ai honte d’en être beaucoup responsable) l’un des regrets, des remords les plus cuisants de ma vie. »
(…) Je ne puis continuer…j’ai trop de regret, trop de peine – et surtout à penser que peut-être il vous est venu quelque chose de mon absurde déni – qu’il vous aura peiné – et que je mérite à présent d’être jugé par vous, injustement, comme je vous avais jugé. Je ne me le pardonnerai pas (…). »

Proust répondra :

« Mon cher Gide, J’ai souvent éprouvé que certaines grandes joies ont pour condition que nous ayons d’abord été privés d’une joie de moindre qualité, que nous méritions, et sans le désir de laquelle nous n’aurions jamais pu connaître l’autre joie, la plus belle (…). « 

Et débutera entre les deux écrivains une correspondance nourrie de reconnaissance mutuelle qui a donné lieu à des regards littéraires croisés sur leurs œuvres respectives.

Ainsi en va-t-il du destin d’une œuvre littéraire, fut-elle du romancier que la critique actuelle considère comme LE romancier du siècle si l’on devait en désigner un, il se joue parfois à peu de choses : l’avis d’un critique abscons, et les a priori d’un écrivain brillant sur l’homme qu’on lui avait présenté :  » un snob, un mondain amateur  » quelque chose « d’on ne peut plus fâcheux pour [leur] revue »… et non sur l’écrivain qu’il devait plus tard admirer.

Pour terminer en beauté :

LA CERISE SUR LE GÂTEAU :

Au début de 1913, Proust subit un nouveau refus de la maison Ollendorff, dont il reçut la réponse célèbre :
 » Je suis peut-être bouché à l’émeri, mais je ne puis pas comprendre qu’un monsieur puisse employer trente pages à décrire comment il se tourne et se retourne dans son lit avant de trouver le sommeil. »

La morale de cette histoire ? : Je ne sais s’il y a une morale et je ne sais s’il faut condamner sans appel le pauvre Jacques Madeleine qui dû payer très cher ses audaces critiques, peut-être trop. Proust a écrit comme jamais personne n’avait pensé écrire avant lui. Se pouvait-il qu’il soit compris si facilement ? Est-on toujours réceptif au génie ? Comment ne pas pardonner à Madeleine puisqu’on a pardonné à Gide ?

Pas de morale donc, sinon peut-être celle-ci : Ne jamais mesurer son travail au nombre de critiques humiliantes qu’il motive.
Comme disait Léo Ferré  » ce qu’il y a d’ennuyeux avec la morale, c’est que c’est toujours la morale des autres. » Quand on pense qu’on publie Marc Lévy…

 

Bourde Gallimardesque restée dans l’histoire… – Blogo ergo sum (cliquez)

 

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